propose le 18 juillet 2006 :
Politis - jeudi 25 juin 2009 - par Paul Ariès
Le film Home de Yann Arthus-Bertrand est un très mauvais coup contre l’écologie politique, c’est-à-dire contre une écologie de rupture avec le capitalisme et tout productivisme. Son auteur est le chantre des mascarades vertes : ex-photographe du Paris-Dakar à l’époque où cette course était le symbole du néocolonialisme (la domination des uns sur les autres et de tous sur la planète), il n’est certes pas crédible en tant qu’individu, mais il aurait cependant pu faire un bon travail, un film pédagogique. Ce n’est pas le cas : si le constat est juste, le diagnostic est faux et les solutions sont mauvaises.
Ce film est donc dangereux politiquement. Tout d’abord, la beauté des paysages masque la laideur des thèses, mais aussi la part du non-dit. Cette esthétique est en effet un choix idéologique et politique contestable. C’est celui d’une nature sauvage qui serait polluée par les humains – conception nord-américaine de l’écologie –, où ils apparaissent comme « en trop ». L’écologie européenne est née de la critique de l’aliénation, de l’exigence notamment de conditions de travail et d’existence qui assurent une vie plus belle. Ces paysages splendides n’évoquent rien pour l’immense majorité des humains et ne peuvent donc que renforcer un sentiment d’impuissance et de culpabilité. Il faut être riche pour voir cette nature-là : les pauvres n’y accèdent jamais. Arthus-Bertrand reprend la représentation de Dame nature alors qu’il faudrait justement la combattre. Nous ne devons ni dominer ni être dominés par la nature mais l’accompagner, comme le montrent merveilleusement les laboratoires du futur du jardinier Gilles Clément. Ensuite, Arthus-Bertrand montre que les lois qui valent pour la société seraient ces lois naturelles couplées aux lois économiques, bref tout autre chose que des lois politiques au service des plus petits.
Les films de Jean-Michel Carré (J’ai mal au travail) ou ceux de Marie-Monique Robin (Monsanto) ont fait un autre choix : celui de l’intelligence collective, d’une interpellation qui permette aux spectateurs de (re)devenir des citoyens agissant pour leur émancipation. Arthus-Bertrand évacue la responsabilité du système, celle des logiques économiques et politiques dominantes. Le saccage de la planète serait la faute à pas de chance… Ah, si nous n’avions pas découvert le pétrole ! Ce parti pris esthétique exonère totalement les grandes firmes responsables de l’exploitation et de la domination des humains, mais aussi de la destruction de la planète. Le cas Pinault est exemplaire : première fortune européenne (il finance le film), symbole de ces riches qui saccagent la planète, il est métamorphosé par le réalisateur en superhéros vert, en champion de l’écologie, d’une nouvelle « croissance verte ».
Ce film n’ouvre enfin aucune perspective sinon celle de culpabiliser plus encore les pauvres propriétaires de vieux logements, de vieilles voitures, beaucoup moins « écolos » que ceux des riches… Ce film ne nous dit rien sur la nécessité de faire décroître les inégalités pour sauver la planète. Ni sur le fait qu’il faudrait assurer à chacun les moyens de vivre frugalement et dignement, c’est-à-dire partager tout autrement un autre gâteau beaucoup plus comestible socialement et écologiquement. Ce film ne dit pas non plus (et pour cause) qu’il faudrait démanteler les sociétés transnationales responsables de la faillite planétaire, il ne souffle pas un mot des dangers de la techno-science. Il ne dit (surtout) pas qu’il faudrait détruire l’appareil publicitaire responsable de ces modes de vie destructeurs. Arthus-Bertrand signe un film symbole même de l’impérialisme culturel nouveau, celui du « capitalisme vert » avec son projet d’adapter la planète, les humains et l’écologie aux besoins du productivisme. Ce film recycle tous les poncifs d’une écologie de marché avec le principe des droits à polluer, avec le mécanisme de compensation (je pollue, mais je paie…), à l’instar des vieilles indulgences. Il pollue l’écologie en y important les thèses des écologistes de marché, il participe de cette idéologie qui veut enseigner aux pauvres à se serrer la ceinture. Ne faut-il pas leur faire payer la crise écologique comme ils paient déjà la crise financière ? Ce film lave plus vert le capitalisme et le productivisme : il prépare de mauvais jours.
Paul Ariès est politologue, directeur du Sarkophage. Le Sarkophage est le journal des gauches antiproductivistes et des écologistes antilibéraux. Paul Ariès est également l’auteur d’Apprendre à faire le vide (Milan).
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