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Accueil du site / Centrale de Brennilis / Brennilis : 25 ans de centrale. Il est plus facile de construire une centrale nucléaire que de la démanteler.

Source : Le Canard Enchaîné

« Le Canard enchaîné » — mercredi 28 juillet 201 0 -

Il est plus facile de construire une centrale nucléaire que de la démanteler.

A Brennilis, dans le Finistère, cela fait des années que ça dure. Et ce n’est pas terminé. VOILÀ un anniversaire qu curieusement, n’a pas prévu de fêter : les 25 ans du « chantier exemplaire » du démantèlement de la centrale nucléaire de Brennilis, dans le Finistère. Le hic, c’est qu’il est loin d’être fini, qu’il a déjà coûté vingt fois plus que les 30 millions d’euros prévus au départ, et que si le démantèlement des 58 autres réacteurs atomiques français, autrement plus mahousses, est aussi catastrophique on a quelques décennies de rigolade ! devant nous.

En 1985, lorsque le réacteur de Brennilis est fermé, il n’a même pas fonctionné vingt ans. Mis en route en 1967 par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), c’est un petit prototype à uranium naturel-eau lourde-gaz, filière vite abandonnée car trop peu rentable (à peine 70 mégawatts d’électricité produite). Obsolète à peine né, voici qu’un nouveau rôle lui est assigné : être le modèle du démantèlement, un processus que personne ne maîtrise puisque cela n’a jamais été fait...

CEA et EDF démarrent dare-dare le chantier, et organisent même des visites guidées, au cours desquelles les techniciens de la centrale expliquent aux classes de collège le b.a.-ba du démantèlement. Phase I : on retire le combustible et on vidange le circuit de refroidissement (l’eau lourde). Phase 2 : on enlève toute la ferraille et les locaux périphériques autour du ré- acteur. Phase 3 : c’est au tour du coeur du réacteur d’être démantelé. Cette dernière opération est la plus dangereuse, car la radioactivité y est mortelle pendant des décennies.

Les associations locales d’écolos observent sans rien dire. « Enlever la centrale, 0n n’était pas contre », raconte Roger Abiven, membre de l’une d’entre elles. « Mais concrètement malgré les visites guidées, on n’avait aucune idée de ce qu’ils faisaient là-bas », précise Chantal Cuisnier, de l’association Réseau sortir du nucléaire Cornouaille.

Mais le chantier s’avère plus compliqué que prévu. Une fois le combustible retiré ainsi que l’eau lourde, les techniciens de Brennilis. mettent un certain temps pour les envoyer à Cadarache, leurs collègues, là-bas, renâclant à les récupérer. Plus grave, ils s’aperçoivent que la centrale fuit, laissant passer du tritium radioactif, Contraints de prendre des risques, les employés essaient de limiter la casse.

« Avec les années, le staff était de moins en moins nombreux de moins en moins qualifié, et ça devenait de plus en plus dangereux », raconte le technicien Marzin.

“Un retour à l’herbe”

Que la première phase patauge n’empêche pas EDF et CEA d’entamer la phase 2 dans les années 90, à savoir le démontage des parties censées être « propres » autour du réacteur. « Certains morceaux, comme les circuits électromécaniques estimés sains à l’époque ont été utilisés dans les lycées ; aujourd’hui, ils seraient classés comme dangereux », assure Michel Marzin.

En 1999, des employés sont contaminés au tritium. L’incident fuite dans la presse. Des médecins travaillant pour EDF s’empressent de rassurer la population : les employés, avancent-ils sans rire, ont été exposés à une dose qu’on pourrait comparer à celle d’un rayon cosmique reçu naturellement par le passager d’un avion faisant l’aller-retour entre Paris et San Francisco. Même pas un coup de soleil, quoi !

Sur place, c’est moins l’ambiance plage. Tandis que les élus réclament à cor et à cri un « retour à l’herbe », permettant de raser la centrale et de banaliser nu plus vite le site, qui se trouve au coeur du parc d’Armorique, les ingénieurs sont en pleine crise. « Le CEA disait que démanteler entièrement n’était pas possible, tandis qu’EDF de son côté assurait que ses gars réussiraient », raconte Michel Marzin. En 2000, l’Etat désigne EDF comme seul responsable de Brennilis, le CEA est relégué comme simple conseiller.

Alarmées par les rumeurs de contamination, les associations de protection de la nature commencent à vraiment s’inquiéter. Pour calmer les critiques, EDF crée un Observatoire du démantèlement, où les associations sont invitées à s’asseoir sur un strapontin et surtout à « se tenir tranquilles », se rappelle Roger Abiven.

C’est que l’électricien n un autre petit souci : aucun endroit n’existe pour accueillir les déchets à radioactivité longue tel le cobalt 60, élément qui se trouve justement dans le coeur du réacteur censé être démantelé d’urgence. En 2000, à force de lobbying intense, certains élus du coin mordus de nucléaire réussissent à faire figurer Huelgoat, patelin à un jet de pierre granitique de Brennilis, sur la liste des sites potentiels prévus par le gouvernement pour accueillir ces déchets éternels. Devant les manifestations des riverains, Jospin écarte définitivement Huelgoat et repousse courageusement le choix du site après les élections.

Où mettre les déchets ?

Qu’importe, le chantier « exemplaire » doit continuer ! Et même s’accélérer. En février 2006, EDF obtient l’autorisation auprès des autorités de passer à In dernière phase du démantèlement, la plus dangereuse, qui touche au coeur du réacteur. Le Réseau sortir du nucléaire sollicite alors la Criirad, organisme indépendant, qui trouve du tritium en quantité mille fois supérieure à la normale (2 540 becquerels par litre) dans les mousses près de la centrale, ainsi que du cobalt 60. L’association dépose aussi une requête au Conseil d’Etat, afin de casser l’autorisation d’EDF. Et elle gagne. « Un simple problème de procédure », dit-on au service de presse d’EDF. A Brennilis, les élus, furieux, accusent les écologistes de casser les emplois, soit une petite centaine de postes, la plupart en intérim.

Mais pour EDF le pire est à venir : le 28 mars dernier, une enquête publique n rendu un avis défavorable sur le démarrage de la déconstruction du réacteur, pour cause de mise en danger de l’environnement et de la santé des travailleurs. Non seulement les deux premières phases de démantèlement ne sont pas terminées, écrivent les enquêteurs, mais aucun examen radiologique n’a été fait depuis le début, et EDF ne sait même pas où mettre ses déchets. Le site temporaire qu’il propose, celui du Bugey, n’est pas disponible avant 2014.

« La déconstruction d’une centrale est un processus long, constate avec une belle pertinence l’attachée de presse d’EDF. Mais nos plannings prévoient toujours un démantèlement terminé à l’horizon 2020. »

Sur la base d’un coût de 450 millions d’euros par centrale (hypothèse la plus « basse » selon la Cour des comptes), 30 milliards d’euros sont mis en réserve en France pour le démantèlement, dont 10 par EDF. L’électricien assure que ces fonds sont gelés, et n’avoir jamais pioché dedans, pas même pour financer sa nouvelle centrale EPR à Flamanville. Celle-ci a déjà coûté 5 milliards d’euros, et n’est pas plus terminée que le chantier de Brennilis. Neuf autres centrales, dont Superphénix, doivent être déconstruites par EDF d’ici à 2025. On n’a pas fini de rigoler !

Professeur Canardeau

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