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Accueil du site / A la une... / [presse] Tchernobyl. Reportage au coeur du site maudit

Le télégramme - 2 avril 2011

Pendant que les Japonais fuient Fukushima, de curieux touristes accourent à Tchernobyl, tels des aimants. Le 1er janvier dernier, les autorités ukrainiennes ont autorisé une certaine forme de « tourisme » dans le périmètre d’exclusion autour de la centrale maudite. Samedi dernier, notre reporter s’est rendu au coeur même de la zone.

De notre envoyé spécial à Tchernobyl. Le ciel est bouché ce matin au-dessus de Maidan Nezhaleznosti, la place principale de Kiev, au bout de laquelle un groupe d’étrangers s’agglomère : chacun se scrute du regard et se prépare à une expérience ultime : la visite de Tchernobyl. Ces dernières années, plusieurs agences plus ou moins fiables ont vu le jour à Kiev, s’engouffrant dans le business du tourisme nucléaire. Pour 160dollars la journée, parfois plus, des guides amènent le touriste en mal de sensations fortes dans la zone contaminée. Cette fois-ci, ils seront 40 à tenter le « trip » : des hommes, de 25 à 45 ans, honorables touristes, clubbers cuvant leur dernière vodka ou amateurs de science-fiction ou de jeux vidéo. Deux ou trois midinettes anglophones en talon détonnent dans le tableau. Sous une neige molle de fin d’hiver, le convoi démarre et quitte les banlieues interminables de Kiev.

« J’ai une passion pour les villes mortes »

Sur la route P2, balayée par la neige, certains scrutent fascinés les images d’archives de 1986 qui défilent sur le téléviseur du bus. Mon voisin hollandais, Maikel, 32 ans, est aussi excité qu’un neutron. « C’est génial, répète-t-il, j’ai toujours rêvé de venir ici, j’ai une passion pour les villes mortes, mais ici c’est plus près qu’au Texas... » Juste devant, deux Suédois, capuche sur le crâne, ont des motivations plus basiques. « On a regardé sur internet où on pouvait trouver de la bière pas chère en Europe et donc on est venus à Kiev, justifie laconiquement Roy, 25 ans à tout casser. Un soir, des Ukrainiens nous ont demandé si on ne voulait pas aller à Tchernobyl ». Pour jouer avec le feu ? « Ouais, un petit peu... »

La milice veille

Au bourg de Koleva, qui semble à l’abandon, le bus bifurque à gauche, direction Tchernobyl. À 11h26, apparaît le premier checkpoint de Dytyatki. Nous sommes à 30km du réacteur numéro 4, la milice contrôle scrupuleusement les passeports. Une fois reparti, le bus serpente sur un long ruban d’asphalte défoncée et fait une première halte. « Bienvenue dans la ville de Tchernobyl ! Mais notez-le bien, la centrale est à 18km d’ici ». Le groupe fait la connaissance de Yuri Tatarchuk, directeur aux relations internationales d’InterInform, l’agence gouvernementale ukrainienne chargée de la gestion de la zone de Tchernobyl.

À chacun son compteur Geiger

Dans la ville, quelques blocs collectifs abritent encore des ouvriers de la centrale, mais les pavillons sont tous à l’abandon. « Dans la zone, le risque de contamination est minime, de mon expérience de guide, personne n’a connu de problèmes », confie-t-il. Pas folle néanmoins, InterInform fait signer une décharge aux visiteurs dès leur entrée à Tchernobyl, et leur colle un compteur Geiger jaune à la main. Alors que la troupe repart, une masse inquiétante apparaît au-dessus des bouleaux : les réacteurs de Tchernobyl. À l’approche du monstre, les compteurs Geiger crépitent. À l’entrée de la zone, la radiation est de 0,3 à 0,8 microsieverts, aux abords du site, elle monte à 3,6 microsieverts, la dose supportable annuellement par une personne étant de 1.000microsieverts. « Le site ne produit plus d’énergie, mais 300 personnes y travaillent toujours pour la démanteler », précise Yuri, l’autre activité humaine étant de gérer les 26.000 hectares de la zone d’exclusion.

« Hey, Papa a été à Tchernobyl ! »

Le groupe est autorisé à sortir une vingtaine de minutes à environ 300 mètres du réacteur numéro4. « Ne vous éloignez surtout pas du monument, avertit Yuri, ne marchez pas sur l’herbe et évitez la barrière, les radiations y sont fortes ». L’excitation est à son comble. Un homme qui a posé son appareil photo à 1.000euros sur un sol bourré de césium se fait rabrouer. « Dans 20 ans, je pourrai dire à mon fils : hey, Papa a été à Tchernobyl ! » glisse, tout sourire, un trentenaire suédois. À l’ouest de la centrale, sur plusieurs kilomètres, la moindre parcelle de végétation est vitrifiée par le césium 137, qui s’est fixé dans le sol. « On appelle ce secteur la forêt rouge, explique Yuri, y sortir du bus serait extrêmement dangereux ». Les compteurs Geiger s’affolent, le taux de radiation atteint dans le bus 9 microsieverts. Dans la zone, les instructions sont très claires : interdiction d’ingérer des aliments de la Zone, d’y fumer en plein air, de ramener un objet, de marcher pieds et jambes découverts, etc.

Un ex-petit paradis socialiste

À trois kilomètres de la centrale, nous nous arrêtons à Prypiat. « La ville de Prypiat a été fondée le 1erfévrier 1970, elle a été construite spécialement pour la centrale de Tchernobyl », indique Yuri. En Ukraine soviétique, Prypiat jouissait d’un statut de petit paradis socialiste, une cité nouvelle à l’architecture futuriste. Au passage du panache empoisonné, la ville est intégralement irradiée, on évacue sa population de 50.000 habitants (dont 7.000 ouvriers de Tchernobyl) en quelques jours, et celle qui était surnommée « la ville sans cimetières » s’éteint pour des centaines d’années. Aujourd’hui, l’école numéro4, jonchée de débris et de masques à gaz, ressemble à un décor de science-fiction, on en ressort avec un profond malaise.

Tout le monde au détecteur de contamination

À la fin de l’après-midi, l’excitation des premières heures est passée et un silence pesant s’est abattu dans le bus, comme si l’on traquait sur sa peau la moindre sensation anormale. Peu avant 17h, dernière halte à Tchernobyl : les uns après les autres, chaque visiteur doit passer au détecteur de contamination. À mon tour, je pose les mains, puis les pieds. Dix longues secondes s’écoulent... C’est vert. Apparemment, aucune trace de radioactivité inquiétante n’est détectée à la surface de mon corps. Sur la route du retour à Kiev, les corps et les têtes semblent épuisés par cette randonnée pas comme les autres, comme si le tourisme à Tchernobyl, c’était avant tout une expérience métaphysique. Arrivé, je me change, me douche à m’en brûler, mon jean et mes baskets souillées ne reverront pas la Bretagne, ils finiront dans une poubelle de la rue Olesya Gonchara. La nuit venue, on a le coeur un peu lourd, un réacteur sur le sternum, et on s’endort, en se disant que tout cela n’était qu’un mauvais rêve.

Stéphane Siohan

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